Jacques BOLO
PHILOSOPHIE contre INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
Novembre 1996, ed. Lingua Franca, Paris, 376 p.



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Chapitre 4
TRAITEMENT DE L’INFORMATION ET MÉTHODE

Le paradigme du traitement de l’information

Nul ne pourra reprocher aux adversaires de l’IA d’avoir peur de lutter contre les évidences. Ils contestent donc explicitement l’existence ou la possibilité d’un traitement de l’information. Tous les mécanismes philosophiques ou phénoménologiques sont convoqués, et tout d’abord la critique des postulats, qui permet évidemment de considérer ceux d’autrui comme des dogmes, comme nous l’avons vu. Dreyfus considère qu’envisager l’humain comme un traitement d’information appartient à cette catégorie (p. 203).

Ici, toute la question se pose encore de la caractérisation en terme de fait, de postulat, ou de dogme. On peut déjà dire que le traitement de l’information est une évidence, comme les processus mentaux chez Searle — dans la mesure où les mots traitement et information signifient quelque chose. Faut-il y reconnaître un paradigme, comme un fait qui produit une image ? Cela devrait normalement satisfaire les phénoménologues, s’ils pouvaient enchaîner les idées. Le postulat psychologique du traitement de l’information peut certes être remis en question, mais il ne semble pas si extraordinaire. Plutôt que d’un postulat ou un a priori, il s’agit plutôt d’une façon de parler, de sens commun, pour dire qu’on considère certaines données avant d’agir ou de raisonner. Il semble que ce serait un autre postulat qui aurait besoin de démonstration. Dreyfus admet lui-même la forme courante du terme “traitement de l’information”, mais la contrebalance par l’exclusion sémantique sous des motifs référencialistes :

“Shannon soulignait clairement que sa théorie, […] exclut systématiquement, comme n’ayant rien à voir avec la question, la signification des messages transmis.” (Dreyfus, p. 203).

Il est possible que la résistance au traitement de l’information résulte de l’obsession anti-élémentaire, qui n’est pas plus pertinente ici qu’ailleurs, puisque les messages transmis peuvent être analogiques. Mais le problème de Shannon est seulement celui de la distinction signal/bruit. On pourrait donc généraliser cette notion de bruit, du signal au sens (du signifiant au signifié, selon la terminologie linguistique). Le fait que Shannon en soit ou non conscient n’a aucune importance. Concrètement, on peut contrôler les écarts de l’orthographe ou de la phonétique, ceux de la morphologie, de la prosodie, et de la syntaxe, et ceux du symbolisme, de la sémantique, ou de la pragmatique.

Cette notion de bruit constitue même la motivation de la transmission d’information, envisagée par la philosophie jargonnante sous la seule forme ontologique dans les : “modèles récurrents de rupture de sens et dans la possibilité de parler des fondements.” (Winograd & Flores, p. 117). Plus simplement, la communication se fonde sur une transmission de connaissances, entre deux personnes qui ne partagent pas les mêmes données ou les mêmes opinions sur le monde. L’hypothèse selon laquelle “l’acquisition des connaissances [(pour l’IA) est] un objectif inatteignable” (idem, p. 157) apparaît comme une contradiction empirique dans la mesure où la connaissance des ordinateurs n’est pas absolue non plus. On pourrait caractériser de la même façon le travail du sociologue Philippe Breton, devenu le spécialiste français de l’opposition à la théorie de l’information et, partant, à l’IA. Que reste-t-il, en effet, quand on enlève cette position personnelle à son accumulation d’arguments : de l’information sur l’histoire de l’IA. L’hommage que le vice rend à la vertu.

Mécanisation du raisonnement

La solution au problème de l’information posé par Dreyfus est donnée involontairement par Searle. Encore une fois, il produit une bonne illustration de l’origine concrète et traditionnelle des conceptions phénoménologiques ou mentalistes :

“Du fait que l’argent peut avoir une variété indéfinie d’incarnations physiques […] ce serait un miracle si tous ces stimuli produisaient exactement le même effet neurologique sur le cerveau.” (Searle, p. 113).

Or le fait que le support matériel d’un codage soit arbitraire permet au contraire de constater que la valeur conceptuelle, l’information, est la même. Il est possible que cette explicitation neurologique de l’hypothèse Sapir-Whorf décrive justement l’état pathologique qui ne peut pas s’abstraire des différences phénoménales. Les concepts induits (ici, de capital, de revenu, de monnaie, etc.), sont eux-mêmes analysables en termes abstraits, et possèdent une validité interculturelle [NOTE 56]. D’ailleurs, ce recours permanent à une argumentation réductionniste extrémiste est parfois démentie par Dreyfus lui-même :

“Un ordinateur a beau être un objet matériel, lorsqu’il est question de décrire comment il opère, il ne s’agit pas de décrire les vibrations des électrons dans ses transistors, mais bien plutôt l’organisation de ses circuits, et le subtil agencement de ces petites bascules qui les ouvrent ou qui les ferment selon les besoins.” (Dreyfus, p. 222).

On ne comprend plus la logique d’une opposition à un traitement de l’information. Car les petites bascules en question correspondent au câblage d’opérations logiques, qui possèdent bel et bien une relation à la signification. Searle explicite lui-même cette position quand il considère (p. 59) que le programme de recherche du cognitivisme vise à étudier la pensée à travers des programmes informatiques (encore que considérer l’analyse des programmes, plutôt que la simulation, révèle un a priori philosophique déductiviste). Plus généralement, le niveau de traitement de l’information correspond au niveau du traitement conscient, ou du raisonnement en général comme Dreyfus l’énonce lui-même (p. 201).

On peut aussi considérer que les différents niveaux de raisonnement ne sont pas directement liés aux équipements cognitifs (corps/cerveau), mais au contexte de justification (valeurs/rationalisations). Mais dans les deux cas, nous avons ce qu’on appelle, dans les disciplines concernées (psychologie et sociologie, ou logique), un traitement de l’information. Le paradigme des traitements conscients au cours d’un raisonnement peut être considéré comme celui de l’enquête policière, sous ses différentes variantes. Dreyfus admet quand même parfois cette réalité précisément grâce à ces images canoniques de la fiction [NOTE 57] :

“Cela dit, il est indéniable que les hommes, parfois, relèvent des données isolées et s’efforcent d’en découvrir la signification en tentant de les rattacher à un stock d’informations accumulées auparavant. Sherlock Holmes et tous les détectives font profession de cette démarche  chacun de nous procède ainsi chaque fois qu’il se trouve dans une situation qui ne lui est en rien familière.” (Dreyfus, p. 341).

Dans le même ordre d’idées, nous pouvons aussi considérer que les décisions de justice, sont fondées sur des indices dans le meilleur des cas — et sur le seul mentalisme dans le pire. Sans aller jusqu’à ne pas pouvoir contester une procédure juridique, on imagine mal sa possibilité de révision au nom du principe d’incertitude ! Les empreintes ne sont-elles pas un certain arrangement d’atomes, de même que les tâches de sang sur la veste du suspect ?

Ainsi fondamentalement, toute la construction intuitionniste de Dreyfus s’effondre ! Car le problème est justement la différence entre la résolution de problème, et une “conduite ordonnée sans recours à des règles” (titre d’un de ses chapitres), c’est-à-dire rituelle et mécanique. En somme, sa thèse se limite à souligner que chaque fois qu’on n’est pas obligé de réfléchir, c’est qu’on peut agir automatiquement ! Or l’intérêt de l’ordinateur, qui lui coûte effectivement un temps de calcul supplémentaire, est de ne pas se laisser prendre par l’habitude. Ce qui lui permet de n’oublier aucune solution, même si une probabilité plus grande d’apparition peut être traitée en premier.

Par exemple, dans un des romans d’Agatha Christie, le mystère repose sur la confusion que cause le prénom Evelyn, rarement masculin. Dans un pareil cas criminel, comme dans un diagnostic médical par système expert, la découverte d’un coupable comme d’une maladie rare n’est pas inutile. Et ce genre de traitement exhaustif n’est cependant pas infini, contrairement à ce que prétend Dreyfus. Par définition, les cas rares ne sont jamais très nombreux à chaque étape ! Et même si ces cas étaient pléthoriques, un ordinateur peut traiter un grand nombre de données par une analyse multivariée, alors qu’un humain ne le pourrait justement pas.

Réductionnisme contre traitement de l’information

Bien évidemment, la négation du traitement de l’information est encore une fois réductionniste. Dreyfus se dévoile alors par ses exemples empiriques ratés — quand il se risque à en donner pour préciser ses critiques (sans jouer sur le seul argument d’autorité des références philosophiques passées, ou des sciences naturelles actuelles) :

“Neisser, à ce stade, doit avoir recours à une théorie sans fondement, d’après laquelle […] : “Matériellement, la page n’est qu’un ensemble de petits dépôts d’encre alignés en rangs serrés, dans certaines positions, sur une surface de papier à fort pouvoir réfléchissant” [NOTE 58]. Or matériellement, ce qu’il y a là, ce sont les atomes en mouvement, et non pas du papier et des petits dépôts d’encre. Le papier et les petits dépôts d’encre sont des éléments de l’univers des hommes. […] Non, ce que nous percevons normalement, c’est, une page imprimée […] Nul n’a jamais rencontré ce monde fantomatique de Neisser”.” (Dreyfus, pp. 346-347).

Il semble que cet ergotage ultra-réductionniste (contradictoire avec sa position précédente que nous venons de voir) repose sur le terme matériel pour évoquer ce que les phénoménologues appellent parfois le monde humain. Or cela correspond en fait au monde culturel. Le point de vue du sociologue pourrait (plutôt légitimement) revendiquer le monopole en matière de description de l’humain situé dans un contexte culturel, dont les différentes visions du monde ont frappé Winograd et Flores (p. 30). Car ce problème se pose avec une approche philosophique comme point de départ. L’intérêt du point de vue sociologique sera justement de pouvoir constater que la décomposition des perceptions apparaît nécessairement. Quand le sujet est déplacé culturellement, il essaie de déchiffrer laborieusement la nouvelle culture comme une nouvelle langue. On remarque au passage la contradiction, pour un phénoménologue, de donner dans l’universalisme.

En outre, à propos de ce même exemple, l’enfant et l’illettré se trouvent précisément devant ce que décrit Neisser. Pour l’imprimerie, le graphisme, ou la mise en page, on peut même dire que dans une page, on voit d’abord ces formes élémentaires. On possède aussi aujourd’hui des imprimantes laser et à jet d’encre, dont le procédé d’impression par points dément ces affirmations intempestives. Et tout lecteur de magazines (français) se trouve dans une telle situation à la lecture de revues sur papier glacé, à cause des reflets qui annulent le contraste. Ce sont bien des contraintes que les professionnels doivent gérer. De plus, mais est-ce bien besoin de le préciser, il est que trop certain que le réductionnisme maximaliste pseudo-scientifique “des atomes en mouvement” ne rend pas la thèse phénoménologique plus vraie. Nul n’a d’ailleurs jamais vu ce monde fantomatique des atomes en mouvement. Tout au plus s’agit-il d’une tentative de mettre les physiciens de son côté, en méprisant les enfants, les illettrés, les métiers graphistes et “l’état d’esprit très détaché d’un psychologue cognitif qui s’apprête à écrire un livre.” (idem, p 347).

La contradiction du refus du traitement de l’information est d’ailleurs d’autant plus évidente que la philosophie (actuelle) traite essentiellement l’information en provenance d’autres disciplines — comme dans l’exemple des modèles successifs du cerveau humain (voir dans le paragraphe Modélisation progressive). La seule permanence est sa prétention législatrice, comme par le passé. Quand elle ne se caractérise pas par une histoire qui nous repasse des plats plus ou moins bien réchauffés, elle joue les mouches du coche, en imposant dogmatiquement une conformité à des principes extérieurs aux données, tout en critiquant les postulats d’autrui.

C’est cette même importation d’informations, par la philosophie, depuis des disciplines diverses, qui lui permet de prétendre réfuter les travaux de l’IA. Dreyfus parle des enseignements de la psychologie du comportement qui nous apprend, contre l’idée d’information, que “ l’apprentissage présuppose cet arrière plan de savoir-faire implicites qui donnent leur signification aux détails.” (p. 173). Mais nous voyons bien qu’il n’existe rien qui n’interdise de programmer un fond sur lequel des détails prennent sens, ou que cet apprentissage concerne une programmation procédurale plutôt que déclarative. Un simple programme d’indexation peut repérer d’abord le thème général d’un texte, puis descendre progressivement vers plus de précision  et une procédure acquise servir de modèle pour un comportement adaptatif futur. Outre le simple fait que si l’ordinateur n’a pas de difficultés de mémorisation, pourquoi se priver de cet avantage. (Il existe assez de problèmes réels de programmation sans inventer de faux problèmes, qui reposent sur une mauvaise analyse, ou pas d’analyse du tout).

Plus généralement, on se demande d’ailleurs en quoi la conception réductionniste est spécifiquement phénoménologique, car les phénomènes en question sont bien établis par les sciences, et non par la conscience du sujet dans l’action, ou par le sens commun. Comment la philosophie peut-elle alors prétendre à l’autonomie en se livrant au pillage de l’expérimentation ou de l’observation dans chaque domaine spécifique (physique, biologie, psychologie, sociologie, etc.). Cette appropriation a posteriori des résultats scientifiques qui font partie du bagage courant relèverait de la spoliation, si elle ne révélait pas une simple gestion des références. La recherche de la dernière théorie procède alors du pédantisme, contradictoire quand on exalte le sens commun. A moins qu’il ne s’agisse de simple journalisme (archaïquement arrogant ou moraliste, comme dans les pays sous-développés ou à parti unique) — l’information “au sens philosophique” s’en trouve dégonflée.

Compréhension et traitement de l’information

En définitive, l’intérêt de la conception du traitement de l’information est précisément la généralisation du modèle de l’intelligence sans considération de son support humain ou informatique. Newell et Simon, cités par Searle (p. 39), la considère explicitement ainsi, en explicitant son mécanisme de “manipulation de symboles physiques”. D’où l’archaïsme romantique de la position hostile à l’IA. Car si la négation du corps n’est qu’un autre archaïsme effectivement possible chez les partisans de l’IA, qu’il est bon de signaler, il n’est pas strictement contenu dans cette approche, qui neutralise les supports plus qu’elle ne les nie. De plus, la question du traitement de l’information ne consiste pas à soutenir que le but est de donner une compréhension humaine à la machine. Non, il ne s’agit pas ici d’un repli ! Le problème est le suivant :

a) Soit il s’agit de simuler l’intelligence humaine, en se fondant sur les comportements observables simulables par l’ordinateur, réponses, questions, savoirs acquis, etc.

b) Soit il s’agit de généraliser la compréhension de l’humain et de la machine dans un commun traitement de l’information.

Mais bien sûr, les adversaires de l’IA refusent, sur le mode du tabou, qu’on parle de compréhension pour les machines, ou qu’on parle de traitement de l’information pour les êtres humains :

“On ne peut se défaire de l’impression que si Bobrow utilise le verbe “comprendre” au lieu du verbe “traiter”, ce doit être parce que son programme a tout de même quelque chose à voir avec la compréhension humaine. Minsky exploite cette ambiguïté, dans son article dithyrambique, en omettant tout simplement les guillemets.” (Dreyfus, p. 97).

Quand Minsky identifie les deux termes, il généralise effectivement le terme comprendre à la machine. S’il analyse ce terme comme l’opération qui consiste à traiter l’information, cette analyse opératoire vaut mieux qu’une analyse étymologique ou morphologique plus ou moins farfelue (des philosophes ou des lacaniens), avec les limites idiomatiques de tels jeux de mots. Cette généralisation consiste justement à isoler ce qui dans le traitement à quelque chose à voir avec la compréhension. On peut même considérer, malgré le scandale, que cette condition est déjà résolue dans une simple machine à laver, ou le thermostat, qui généralise le terme croyance à la représentation de l’environnement :

“McCarthy nous dit que même “de machines aussi simples que le thermostat, on peut dire qu’elles ont des croyances”. Je lui ai demandé un jour : “Quelles sont les croyances de votre thermostat ?”, et il m’a répondu : “Mon thermostat a trois croyances : il fait trop chaud, il fait trop froid, il fait bon. “.” (Searle, p. 40).

Searle s’oppose à la généralisation de l’idée de croyance à la machine en semblant reprocher la simplicité de la catégorisation. Mais que dire alors des catégorisations humaines simplistes. On pense immédiatement aux catégories racistes de l’ancienne Afrique du Sud (où, au passage, on a pu dire que les japonais étaient des blancs et les chinois des noirs, on imagine pourquoi). En outre, avant l’invention du thermomètre qui décompose quantitativement la chaleur, la température se mesurait précisément en ces termes qualitatifs. Le problème étant simplement de représenter les états mentaux, le principe du thermostat est donc suffisant, pour ce qu’il est sensé satisfaire (et pour un état de la technique). On ne voit pas ce que pourrait être un état mental s’il n’était pas limité de cette façon. En vertu du principe de simplicité, Searle devrait donc être satisfait par la réponse, qu’il présente sans commentaires. Ce qui équivaut ici — on imagine — à une réprobation ! Mais la simplicité des arguments d’autrui est présentée comme une trivialité, voire une indécence ou une outrecuidance. Le procédé consiste à induire la réponse par des qualificatifs dévalorisants comme dans la question : “Un artefact peut il penser ?” (Searle, p. 47), alors même que la pensée est un artefact. Car le fait qu’on attribue la pensée à l’humain consiste simplement à nommer un phénomène, pas à l’analyser. En fait, le scandale consiste surtout à apporter une réponse à une question philosophique, dont le rôle est de déclencher un vertige devant l’insondable.

Modernisation du langage

La position philosophique peut ainsi se résumer le plus souvent à la valorisation de son discours par l’usage de ce genre d’archaïsmes. Inversement, l’acceptation de la possibilité des sciences humaines et de l’IA pourraient se réduire à la modernisation des concepts, et à la possibilité de la mécanisation de la logique pour les manipuler. Étrangement, Searle note lui-même cet usage d’archaïsmes, qui pourrait être considéré comme une possibilité de justification de l’IA, et des sciences humaines qu’il récuse :

“Je suis convaincu qu’une part de la difficulté vient du fait que pour parler d’un problème du vingtième siècle, nous persistons à utiliser un vocabulaire démodé du dix-septième siècle.” (Searle, p. 17).

Pourtant quand la généralisation de la notion de traitement d’information est récusée, c’est au profit de la vieille notion d’esprit. Certes, on peut admettre la réaction phénoménologique à la négation du mental par les matérialistes, ou les béhavioristes (cf. Searle, p. 18). Mais ces conceptions ont été elles-mêmes conçues notoirement comme simples précautions méthodologiques, à l’encontre des dérives idéalistes. Si ces restrictions sont parfois excessives, elles permettent quand même des observations objectives sur les comportements. Car ces précautions évitent cette tendance permanente à la confusion entre le réel et le conceptuel. Alors que la phénoménologie vise le rétablissement de catégories archaïques (généralement par implication religieuse), comme Searle lui-même le reconnaît encore : “Esprit […], ce mot traîne derrière lui les fantômes des anciennes théories philosophiques.” (Searle, p. 12).

Traditionnellement, la philosophie se situe dans le cadre de l’opposition entre “question de mots et questions de faits” (cf. Jean Largeault à propos de Quine) Et on peut justement dire que ce qui la caractérise est l’absence de solution à ce problème. Plus précisément même, on peut caractériser l’état mental philosophique comme la pathologie correspondante à cette situation épistémologique individuelle ! Les mots anciens : “la conscience, l’intentionnalité, la subjectivité et la causalité mentale” (qui sont bien des événements verbaux comme dirait A. Ayer) décrivent des phénomènes subjectifs, mais pas forcément aussi réels que l’affirme Searle (p. 21-22). Les constructions laborieuses et ineptes qui tendent à les fonder montrent bien le degré de psychologisation qui se mord la queue. On y assiste à une confusion de l’exposé du problème et de sa solution sur le principe searlien de la simplicité : “Si je veux aller au cinéma, et si j’y vais, mon désir va représenter l’événement même qu’il représente : le fait que je vais aller au cinéma.” (Searle, p. 84) parodiant Tarski.

Tout le travail de négation de la possibilité de modernisation peut bien, en définitive, être lu comme une métaphorisation, en ce sens qu’elle opère sur des représentations littéraires du monde. Ou plus exactement, il s’agit d’une représentation du monde avec les seuls moyens littéraires. Ces mots anciens décrivent effectivement des phénomènes qui constituent plutôt les catégories classiques de la personnalité, ou la psychologie de personnages de roman. On peut expliquer ce phénomène au moins du simple fait que la formation scolaire concernant la vie sociale n’inclut pas la sociologie, mais se fonde sur la littérature (ou une histoire plus ou moins mythologisée).

Mais cette possibilité de renouvellement des concepts est justement refusée, non seulement à l’informatique ou l’IA, mais aux sciences cognitives en général, ou à la théorie des systèmes. L’excès même de ce refus de toute modification du langage des sciences humaines s’exprime de façon dérisoire :

“La corruption du langage joue un rôle important. Le langage de l’intelligentsia artificielle, des modifications du comportement et des analyses de systèmes est une mystification. Les gens, les choses, les événements sont ‘programmés’, on parle d’‘entrées’, de ‘sorties’, de boucles de rétroaction, de variables, de paramètres, de processus.” (Weizenbaum, p. 166).

On pourrait opposer à cet auteur que ce n’est pas la corruption des mots qui est une position mystique, mais la conception puriste et archaïsante. Il faut que les mots signifient quelque chose, mais pas forcément ce qu’ils signifiaient par le passé. La modification de l’extension d’un mot peut être, ou ne pas être, un progrès. On doit la juger à ses qualités de formalisation d’une situation. Par delà les mots, cet auteur semble d’ailleurs refuser les réalités qu’un tel langage exprime, par delà ses variations. Comme nous l’avons vu, le terme de programmation appliquée à l’humain remplace évidemment le thème de l’homme machine. Il décrit les idées qu’on a pu exprimer par les termes de conditionnement, d’habitude, de routine, etc. Le fait même que les romantiques puissent s’opposer à ces phénomènes indique aussi que cette réalité existe pour eux.

Cette absence d’assimilation et de modernisation des concepts décrivant les situations actuelles peut caractériser la pathologie archaïsante. Parler d’archaïsme peut être considéré comme une conception évolutionniste, aujourd’hui si décrié, encore qu’on ne puisse pas la qualifier elle-même d’archaïsme (positiviste) sans accepter le critère en question. L’évolutionnisme raisonnable vise simplement à expliquer les différences culturelles en terme de diffusion des compétences. Sa version ethnocentrique n’était en fait elle-même qu’un état des compétences de l’occident. Mais le corollaire en était qu’à l’époque évolutionniste, il était évident qu’on devait généraliser les vaccinations, la technique, le progrès… On peut d’ailleurs remarquer le retour dissimulé de cette conception universaliste avec le droit d’ingérence. La situation inverse peut se lire en terme d’égoïsme ou de racisme. Dans le rejet actuel de l’évolutionnisme, appliqué à l’état de sous-développement médical, on peut plutôt remarquer qu’on laisse mourir de maladies curables des populations non-solvables.

De fait, malgré sa compétence informatique et ses observations originales sur de nombreuses questions, la solution que propose Weizenbaum se limite à une conservation du langage symbolique, religieux ou psychanalytique. Sa caractéristique est de reprendre les discours des acteurs, et les symboles traditionnels. En outre, il est évident que les normes culturelles assimilées sont humaines, et prévisibles sociologiquement, sans être bonnes a priori. Un enfant aryen en Allemagne des années trente se retrouvera avec enthousiasme dans les jeunesses nazies. Et seules quelques exceptions anomiques au caractère rétif, ne suivront pas le troupeau.

Le problème de l’IA est bien celui de la philosophie traditionnelle, réalisée de façon contemporaine dans les sciences sociales. Il consiste à tenter d’opérationaliser les rationalisations creuses — et non à en rajouter de nouvelles. Encore que l’expérience humaine continuant, la production de mythe se poursuivra. Il faut également considérer qu’un certain aspect émotionnel romantique de ces valeurs est surtout lié au fait qu’elles n’étaient pas réalisées à l’époque de leur élaboration. C’est ce qui peut produire l’impression de veux pieux ou de forfanterie tragique, de la part d’arrivistes mondains ou de déclassés, comme ceux que Dostoievski caricature dans Les possédés — pour reprendre une autre référence de Weizenbaum. Toute la pseudo-philosophie qui invoque ces valeurs tout en les niant n’est que la reconstitution de cet état pré-démocratique qui s’est stabilisé postérieurement dans la littérature ou l’histoire. Une fois réalisées, ces valeurs démocratiques deviennent si banales qu’il en résulte un désenchantement qui peut conduire au passéisme ceux qui ont été sélectionnés, au cours de leurs études, sur des références romantiques.

L’invocation de valeurs passées, ou de la représentation passée des valeurs, peut constituer un recours (comme l’admettaient les situationnistes, pourtant gauchistes radicaux, dans les années soixante). Mais il s’agit justement de stratégies dans un contexte archaïsant, ou contre des usurpateurs. L’église ou le nationalisme peuvent servir à renverser le communisme en Pologne, et dans les pays de l’Est en général. Ces valeurs ne constituent pas des principes organisateurs modernes une fois l’objectif atteint. Et l’usage de la forme archaïque des valeurs peut avoir des conséquences difficiles à évacuer, comme l’aide de la CIA aux fondamentalistes afghans. Les attentats romantico-gauchistes des adolescents ou des régionalistes sont également le produit de ce système. Les mouvements régionalistes/nationalistes se fondent d’ailleurs sur un contresens romantique qui considère la nation en termes culturels ou raciaux. Alors que le fondement de la nation est le pouvoir du peuple contre les tyrans ou les oligarchies, et non celui des natifs contre les colonisateurs ou les métèques.

Ainsi, l’approche herméneutique réside bien dans le souci de conservation syncrétique des anciennes notions dans les nouvelles [NOTE 59]. Ce qui pourrait se comprendre comme la notion classiquement hégélienne de conservation/dépassement se réduit en fait au refus de tout dépassement. On aboutit même à un refus du désenchantement du monde, par la seule tentative illusoire de conservation de l’impression initiale (supposée) [NOTE 60]. Comme il est bien évident que la banalisation du connu est inévitable, ou que l’illumination d’une découverte ne peut pas être continue, le procédé est bien fondé sur la régression. La présence de l’ancienne conception dans la nouvelle est alors le signe que la nouvelle n’est pas (entièrement) acquise. Il s’agit d’une sorte de stratégie contre-acculturative, c’est-à-dire un refus de l’adaptation à une réalité nouvelle, ou de son assimilation.

Neutralité

En somme, par sa modernisation, l’IA se réduit bien à une neutralisation du langage par un rejet de l’anthropomorphisme. Cela n’est pas supportable pour la phénoménologie. Son refus de la neutralité et de l’objectivité atteint même un caractère obsessionnel, surtout chez Winograd et Flores. Mais les limites de cette conception nous rappellent aussi quelque chose : cela réduit toutes les productions intellectuelles à l’idéologie au sens de Marx, éventuellement par l’intermédiaire de l’hypothèse Sapir-Whorf. Cette thèse reprise par la philosophie heideggero-sartrienne permet un débouché à la formation marxiste qui fait entonner ce leitmotiv à ces auteurs (Winograd & Flores, pp. 60, 120, 155, 237-238, etc.) ou à la préface de Lucien Sfez (idem, pp. 6, 9). Thèse qu’ils s’empressent de neutraliser puisque la référence marxiste n’est plus dans l’air du temps. Contre la science qui prône de son côté l’objectivité, la négation de la neutralité est plutôt la nouvelle idée reçue contrairement à ce qu’affirme Anthony G. Oettinger (in Dreyfus, “Préface”, pp. XXI-XXII). Le principe de cette négation est celui de l’engagement total romantico-heideggerien dans le monde et dans l’histoire, interdisant tout neutralité (cf. Winograd & Flores, pp. 64, 237-238). Mais l’engagement n’est pas le propre des sciences humaines. Car le physicien, le chimiste, le biologiste font eux-aussi partie de leur objet de recherche.

De plus, la référence holiste oublie toujours qu’il existe une différence entre des niveaux de connaissance. Seule l’ignorance peut être complète. Même l’analyse des réalités humaines peut bénéficier de la neutralité, d’abord par la simple prise de connaissance de leur existence. La familiarité avec notre environnement, dans lequel nous sommes “jetés”, a elle-même été acquise. Pourquoi refuser de l’élargir à d’autres réalités extra-subjectives ou extra-culturelles ? Ces données et leurs enseignements sont d’ailleurs déjà disponibles depuis longtemps. Il est vrai qu’elles ont perturbé l’image de nous-mêmes au point de produire de telles théories (rousseauisme, hypothèse Sapir-Whorf, racisme, etc.). On peut retenir la leçon pour se prémunir contre les problèmes qu’on rencontrera au cours de la modélisation informatique puisque :

“Il n’est pas nécessaire pour l’informaticien d’introduire consciemment ses préjugés. Déjà lorsqu’il commence à préparer un programme, un informaticien […] fonctionne dans un contexte de préjugés.” (Winograd & Flores, p. 238).

Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas programmer — on reconnaît ici le principe d’inhibition. Au contraire, la programmation elle-même possède déjà une valeur objectivante : soit elle oblige à expliciter des règles [NOTE 61], soit les conséquences indirectes de ces préjugés peuvent être modélisées. Avec l’avantage qu’on peut éviter en principe certains effets non-souhaités, dans un cas comme dans l’autre.

 La neutralité axiologique (des valeurs et de l’engagement) est ce qui permet, après une sorte d’unification terminologique, de juger et d’apprécier l’innovation. C’est ainsi qu’on peut comprendre la légitimité des analogies, et leur passage dans un corpus scientifique universel. Les exemples concrets deviennent scientifiques, et paradigmatiques, quand ils sont neutralisés. C’est-à-dire quand on cesse d’utiliser l’alternative valorisation/dévalorisation dans leur usage, ou de faire des jeux de mots littéraires à leur propos. Cela restitue la valeur scientifique au discours commun ou même symboliste, dans la mesure où l’aspect stylistique ne devient pas parasitaire. Sur ce plan de l’étude du comportement humain, la sociologie est le système formel qui maintient le dialogue social réel à ce niveau. Inversement, la philosophie reste dans le cadre du moralisme. Car le refus des principes adverses s’effectue alors par le procédé rhétorique de connotations négatives. L’opposition du bien et du mal instaure un effet rhétorique diabolisant. Ce point constitue l’essence de l’explication religieuse (préférée par Weizenbaum).

Communication et résolution de problèmes

Le principe du traitement de l’information conduit aussi à insister sur l’importance de la communication. Immédiatement, les adversaires de l’IA y voient l’occasion d’un nouveau rejet. Le problème semble résider dans le rejet de la transmission directe d’informations, au profit de l’engagement et de l’interprétation (Winograd & Flores, p. 267, etc.). Pour Weizenbaum, il semble même n’y avoir aucune communication possible en dehors de la seule référence à l’ineffable. Paradoxalement, il fonde sans doute sa conception sur une définition trop classique de la science, qui veut que les termes soient tous définis dans une régression à l’infini. En précisant que la “compréhension de mots [comme “confiance”, “amitié”, “espérance”] doit toujours être fondamentalement métaphorique.” (Weizenbaum, p. 140).

On peut aussi lui opposer que le terme métaphorique, valorisé quand c’est lui qui utilise cette option, est malheureux dans la mesure où il peut signifier le droit de dire tout et n’importe quoi, sans risquer d’être jamais pris en défaut. Weizenbaum adopte ici la référence à l’ineffable, à l’incertitude ou à l’incomplétude, comme caractère unique de l’humain. Mais c’est négliger un principe essentiel de la connaissance humaine, selon lequel une ignorance ne sera pas laissée vacante. Pour gérer cette dissonance cognitive, le sujet dans sa culture se livrera à la production d’un mythe, généralement archaïque, ou métaphorique.

Cependant, il est vrai que, depuis l’époque de la publication des livres des auteurs anti-IA, on a mis le terme de communication à toutes les sauces. Mais la conception qui fait du mot communication un usage creux est précisément celle qui systématise la position archaïque de manipulation des êtres humains au nom de l’ineffable. On reconnaît l’alternative : choisir entre la gestion des hommes et la gestion des choses (selon l’opposition saint-simonienne). Il n’est pas étonnant que les publicitaires, dont c’est l’éthos professionnel, et de nombreux anciens publicistes gauchistes, aient cette approche manipulatrice dans le collimateur, quand ils exploitent le créneau philosophique, puisque c’est l’essence de leur propre stratégie.

Dans cette perspective, Flores (sans doute plus que Winograd, puisque cet ancien ministre chilien a travaillé à l’application des théories cybernétiques aux problèmes de l’organisation) produit une curieuse théorie fondée sur la nature informelle des relations managériales. Mais sa conception conversationnelle tombe dans l’excès de ne sembler considérer que l’oral (Winograd & Flores, p. 231), qui colle mieux avec ses présupposés. Il semble considérer qu’un domaine comme le marché financier “est purement linguistique” (Winograd & Flores, p. 264).

Mais le fait que l’oral règne au plus haut niveau ne signifie pas que les actions engagées soient informelles dans l’entreprise ou la bourse, où il existe aussi des traces écrites. Dans les entreprises, c’est la hiérarchie intermédiaire qui traduit l’informel en formel opératoire. Les managers se plaignent d’ailleurs parfois des perturbations dans la descente des directives, équivalentes au bruit en théorie de l’information. Cette théorie poussée à ses limites semble reposer sur l’emprise de la méthode WINOFLORY de constitution de jargon, développée dans un chapitre entier, “Management et conversation” (pp. 219-246), sur le thème “Une entreprise (comme toute organisation) est un réseau de conversations.” (Winograd & Flores, p. 254). Ce surcodage ne modifie pas l’habitude des managers, qui considèrent généralement l’entreprise comme un ensemble quantifiable. S’il existe effectivement des conversations, voire des déficits de négociations, spécialement dans les résolutions des conflits que ces auteurs envisagent (pp. 255-257), ces relations sont quand même formalisables. Ils reconnaissent d’ailleurs l’existence de pratiques standardisées (p. 258). Mais la formalisation n’est certainement pas acquise a priori dans la moindre conversation. Ce serait plutôt nos préjugés (et pas seulement ceux des informaticiens comme plus haut) qui se confrontent à ceux d’autrui. Les humains en situation sont traditionnellement confrontés au manque de souplesse ou de communication. Et la modélisation informatique pourrait fournir un terrain neutre permettant un dialogue improbable entre les acteurs, spécialement du fait de la clôture idéologique.

Plus spécifiquement, les adversaires de l’IA considèrent l’analyse de la communication comme une solution mécanisatrice de l’humain, sans voir l’intérêt de la spécialité de la théorie des systèmes ou des organisations pour les préoccupations humaines. Cet intérêt est admis de la part des individus, mais pas pour leur spécialité, comme dans le cas de l’agitation sur les campus où la réalité des conflits est opposée à la meilleure communication (Weizenbaum, pp. 164-165). La perspective envisagée par Weizenbaum peut résider dans la survalorisation du paradigme de la lutte des classes, dont on reconnaît les tics verbaux, atténués par le contexte américain. Car s’il y a effectivement des conflits réels, encore faut-il les définir, et les communiquer, le mieux possible. Et si une bonne communication peut résoudre certains d’entre eux, pourquoi se priver de l’apport de techniques disponibles[NOTE 62]. Cet auteur reconnaît d’ailleurs la bonne volonté des partisans de la communication.

Cependant, où est la négation de conflits réels quand la cybernétique, ou l’étude de la communication, visent à mieux représenter les problèmes pour mieux les résoudre. De ce point de vue, la démocratie à l’œuvre s’appelle la résolution de problèmes — elle remplace les rêves de la terre sans mal, de la société sans classe, ou de la communauté fusionnelle utopique d’une culture ou d’une race pure. La situation nouvelle où il faut gérer ces valeurs est bien plus prosaïque, puisque les mots désignent des faits et des opérations. Le refus de l’analyse systémique, de la communication, ou des sciences des organisations, chez Weizenbaum, n’est qu’un avatar de cet obscurantisme anti-sociologique. Le terme de communication qu’il refuse du fait de ses implications logicistes (Weizenbaum, p. 11) pourrait être mieux traduit par le terme négociation.

L’alternative à un traitement de l’information comme compétence personnelle obligerait à admettre l’existence de l’opposition du bien et du mal, comme entités autonomes, qui informent, programment, possèdent (chamaniquement) les individus. Ce qui donne bien à l’arrivée une pensée théologique, de la prédestination, absolue chez les protestants ou relative chez les jansénistes. Les procès de sorcellerie en sont le résultat déjà manifesté dans l’histoire humaine. La représentation en terme de résolution de problèmes semble infiniment plus positive. Et pourquoi ne pas admettre que les problèmes sont équivalents à la rupture heideggerienne, si chère à Winograd & Flores qui s’opposent dogmatiquement à cette solution de réconciliation épistémologique (p. 37).

Ce refus des formalismes de l’IA, ou leur représentativité en terme psychologique, conduit à rejeter tout ce qui est produit jusqu’à ce jour, et plus spécialement les premières étapes de l’IA. Dans le rejet du programme GPS (General Problem Solver) de Simon et Newell on assiste encore à la méthode WEIZY : On qualifie le schéma de GPS de non-théorie  puis une théorie quand même sur la manière de résoudre des problèmes, mais triviale  puis une théorie pseudo-psychologique de résolution de problème (Weizenbaum, pp. 117-118).

Qu’observe-t-on quand on se réfère à l’origine du scandale : le GPS fonctionne selon le principe de l’analyse moyen-fin, il se situe ainsi dans un cadre post-cartésien d’extension et de précision de sa méthode, qui consiste simplement à décomposer un problème en sous-problèmes. La précision consiste à noter d’abord les différences entre l’état initial et l’état final. On utilise alors les opérateurs disponibles pour réduire les différences. Pour éviter l’explosion combinatoire, on utilise des heuristiques (règles d’utilisation optimales des règles) selon le principe devenu familier depuis dans les systèmes experts.

Contrairement à la trivialisation en question, il faut bien admettre que le principe du GPS est une théorie (vraie ou fausse) de ce qui se passe pendant le raisonnement humain. Mais pour Weizenbaum, il n’est pas question d’admettre une résolution des problèmes humains, matérialisée dans un langage informatique. Pourtant, les heuristiques humaines (vraies ou fausses) existent depuis toujours, et leur opérationalisation informatique, constitue justement un crible de leur efficacité et de leur vérité. Cette contestation classique du cartésianisme est même attaquée dans le cadre gauchiste de refus de la guerre du Viet-Nam. On remarquera la surenchère ironique qui fait de toute théorie d’autrui une conception idéologique [NOTE 63] :

“Il est tout à fait raisonnable, si la “raison” signifie raison instrumentale, d’appliquer les forces armées américaines, les B52, le napalm et le reste, au Vietnam, “dominé par le communisme” (manifestement “objet indésirable”) comme “l’opérateur” devant le transformer en un “objet désirable”, à savoir un pays au service des intérêts américains.” (Weizenbaum, p. 165).

Au contraire, si on n’est pas aveuglé par l’idéologie opposée, on doit pouvoir s’abstraire des circonstances particulières. C’est le propre de toute théorie. L’analyse en terme d’opérateur, de problème, d’objet désirable ou indésirable, est indépendante des objets d’application ou des moyens utilisés ou évoqués (la paix, la discussion peuvent être aussi des objets désirables, ou des opérateurs). Dans la formalisation de Newell et Simon, que Weizenbaum refuse, l’analyse de l’action est évidemment rétroactive. Elle est applicable aux guerres du passé, sans ordinateurs ni résolution de problème explicite. Pour le Vietnam ci-dessus, l’absence d’ordinateurs aurait sans doute été remplacée par des opérations moins bien ciblées, mais plus massives, comme pendant la Deuxième Guerre Mondiale. D’ailleurs, la guerre du Vietnam a été perdue par les Américains. On peut aussi dire qu’elle a été gagnée par la meilleure utilisation des moyens de propagande (de communication) des communistes, et la transparence inégale, au détriment des Américains. Mais on ne peut accuser de quoi que ce soit la résolution de problème, qui doit contrôler les résultats comme le précise le GPS.

Communication et démocratie

Les problèmes politiques sont bien des problèmes de structuration d’intérêts divergents. Faire valoir leur légitimité par la négociation, procéder à des tractations, consiste d’abord à exclure le recours à la confrontation armée. La discussion des assemblées correspond au fait qu’on accepte cette situation scandaleuse de dialogue, au lieu d’effacer l’adversaire de la surface de la planète. Dans ce cadre, nous noterons que les revendications se réduisent bien à la prétention à une plus grande part du gâteau (de la valeur ajouté, ou des subventions). Or la répartition est chiffrable. Même les ouvriers d’une entreprise autogérée ne peuvent pas se payer plus que ceux d’une entreprise capitaliste. L’autogestion identifie simplement actionnaires et salariés. Ce qui peut se manifester concrètement pour eux par la distinction formelle entre participation et salaire.

Le meilleur contre-exemple de ce traitement négocié est le problème des rumeurs, classiquement à l’origine des pogroms, des émeutes, de révolutions, et vraisemblablement d’une bonne part des mouvements étudiants que Weizenbaum évoque. Les manifestations de rues peuvent être symptomatiques d’un traitement non rationnel, ou simplement démagogique. Elles représentent en effet un cas de jeu avec la limite de l’affrontement, sans en assumer les conséquences. Ce qui peut, intrinsèquement, constituer une régression  vers des conflits ritualisés, comme le terme guerrier de “lutte” semble l’indiquer. Elles ne règlent pas non plus la plupart des problèmes, comme celui de la recherche médicale, mais induisent une autre hiérarchisation (ceux qui ont une plus grande capacité de pression) qui peut être injuste elle-aussi.

Il est souvent difficile de résoudre concrètement des problèmes sociaux. Mais comment peut-on souhaiter posséder, ici aussi, moins de connaissances ? S’il n’est pas forcément nécessaire de conclure ou de décider de façon automatique, une meilleure formalisation des problèmes est utile, spécialement si on dispose également d’une vaste bibliothèque de situations de référence. De ce point de vue, la connaissance se constitue simplement par accumulation, et par application des solutions acquises. Par exemple, les “‘langages de spécification de système’ qui traitent le domaine des ordinateurs de façon plus générale.” (Winograd & Flores, p. 267) permettent d’automatiser la formalisation du système d’information d’une entreprise. Il existe aussi des Systèmes (Interactifs) d’Aide à la Décision (SIAD), actuellement spécialisés au domaine économique, qui pourraient être généralisés à des situations plus sociologiques. Cette théorie de l’information est bien une tentative de résolution de problèmes humains. Dans le cadre organisationnel humain actuel, on peut aussi remarquer que le travail de traitement de problèmes n’est certainement pas parfait. Il peut être illustré par l’exemple littéraire suivant :

“En tant qu’invalide, j’ai droit à un logement au rez-de-chaussée. J’ai adressé une demande en ce sens au bureau du soviet du district. Et cela fera bientôt trois ans que durent les démarches pour un problème dérisoire que l’on pourrait résoudre en trois minutes. Il y a eu une lettre du combinat à ce sujet. On a écrit au journal. En vain. Qu’est ce qui coince ? Voilà une question véritable pour les penseurs. Le Théoricien la résout simplement : notre société est une société de monstres, et elle-même, dans son ensemble est un monstre. Et nos problèmes sont monstrueux. Leurs solutions sont également monstrueuses. Mais cette explication me semble trop simpliste.” (Alexandre Zinoviev, Vivre : La confession d’un robot, p. 75).

On voit que le Théoricien [NOTE 64] ne résout le problème que verbalement, dans la mesure où le résultat ne change pas (comme on le constate par une comparaison de l’état initial et de l’état final, sur le mode GPS). Il a simplement produit une rationalisation adaptative, moraliste et cynique, comme tout bon philosophe — et tout membre de cette société socialiste (sur le modèle fataliste vieux russe) qui institutionnalise l’irresponsabilité. Ce sont ces problèmes que la théorie de l’information (ou de l’administration) devrait permettre de résoudre. Il est bien entendu cependant que la solution administrative ne serait que statistique. C’est-à-dire qu’un plus grand nombre de problèmes de ce genre pourrait être réglés. Un cas particulier pourrait rester en suspend. Car, il faut aussi admettre des limites matérielles à l’action (par exemple : il faut attendre qu’un appartement, ou un organe pour les greffes, etc., soient disponibles, sous peine de délit, de passe-droits, ou d’autoritarisme). Inversement les solutions pétitionnaires, ou humanitaires, largement médiatisées aujourd’hui, ne résolvent que les cas concernés, en laissant justement les cas semblables, éventuellement proches, en l’état. C’est ce qu’on appelle se donner bonne conscience à bon compte. Évidemment, dans le cas concerné (outre le libéralisme qui permet le choix), le plus simple en cas d’attribution prioritaire quelconque serait de faire un échange d’appartements de gré à gré avec quelqu’un d’un rez-de-chaussée. D’autant qu’il y a de fortes chances que les appartements soient les mêmes. Une action administrative possible d’aide aux handicapés pourrait simplement consister à prendre en charge les frais de transfert, ou à indemniser les personnes déplacées.

On peut donner un autre exemple — réel cette fois — de conflit entre les systèmes de valeurs de différents niveaux (juridique, règlements intérieurs, bon sens). Récemment, en France, les responsables de l’accueil d’un hôpital public ont refusé de s’occuper d’une personne qui a eu un malaise juste devant la porte de l’établissement :

a) Sur le plan du sens commun, la situation est absurde. Elle découle du fait qu’il existe, en France, un monopole des ambulances pour conduire les malades à l’hôpital. Le genre de convention n’étant pas connu des non-spécialistes, l’absurdité s’augmente d’une possibilité de conflits, ou de perte de temps quand la procédure est respectée (bien qu’aussi absurde, une solution aurait été que l’accueil de l’hôpital appelle une ambulance).

b) Sur le plan réglementaire, on constate surtout une application tatillonne des procédures de la part des responsables (soi-disant humains) de l’accueil de l’hôpital, qui se moquent de la charité. Leur problème personnel est bien sûr d’éviter les ennuis en cas de transgression des règlements. On remarque qu’il semble se poser ici un problème de frontière, comme pour un vulgaire ordinateur.

c) D’autre part, sur le plan légal, cette situation kafkaïenne entre en contradiction avec la loi, au titre de la non-assistance à personne en danger. Dans le cas d’un hôpital, public qui plus est, le délit s’accompagne de circonstances aggravantes. La généralité de la loi n’est pas, en principe, abrogée par un règlement intérieur ou une convention entre tiers. Encore que ce soit souvent le cas, surtout en France, où l’on passe son temps à créer des juridictions d’exception.

Dans cet épisode, on observe que l’existence d’un agent humain n’améliore pas les structures formelles juridiques générales (qui sont bonnes en l’occurrence). D’autre part, il est effectivement possible que le bon sens n’ait pas été récompensé s’il avait eu l’occasion de s’exercer. On peut ainsi assimiler la faute morale, et le délit en question, à un symptôme, qui signale un conflit personnel. Il se manifeste par une sorte de grève du zèle. Or un traitement en terme de système d’information n’aurait pas eu ce problème dans la mesure où un ordre de priorité (loi puis règlement) aurait été défini. La contradiction des règles peut être assimilée à une incohérence dans la base de connaissance. Elle aurait donc pu être signalée automatiquement par un système artificiel [NOTE 65].

Intuition ou méthode

Tout cela nous conduit à la question fondamentale de l’opposition entre méthode et intuition. Dans les ouvrages épistémologiques, il est naturel de poser (pas toujours explicitement) le respect normatif d’une méthode comme seul moyen scientifique. Cette tradition remonte à Francis Bacon (1561-1626), voire à Roger Bacon (1214-1294), et passe évidemment par Descartes (1596-1650), pour aboutir à Herbert Simon, et aux méthodes d’informatisation. On peut ainsi considérer, dans notre perspective, que ce caractère donne à la recherche la plus innovante un aspect algorithmique qui se manifeste par le respect de protocoles. Dans la lignée spiritualiste, l’opposition philosophique à l’IA, et plus généralement à toute méthode, se fait donc au nom de l’intuition, contre les règles (Dreyfus, p. 72) ou, au mieux, de la possibilité d’association de cette intuition à la rationalité (Weizenbaum, p. 167).

Cette conception intuitionniste est cependant parfaitement contradictoire avec la conception issue de la philosophie classique (de l’information aristotélicienne au subjectivisme kantien), pourtant résiduelle chez les phénoménologues. Sans doute est-ce pour profiter du bénéfice du prestige de l’héritage qu’on peut revendiquer ailleurs une méthodologie plus stricte : “ Résoudre un problème qui n’a pas été structuré au préalable revient à patauger au petit bonheur la chance.” (Dreyfus, p. 75). Outre cette réminiscence contradictoire, le postulat de l’intuition est bien sûr fondé sur le postulat holiste. Certes, une intuition globale faciliterait bien les choses contre la laborieuse résolution de problèmes. Mais Dreyfus doute bien évidemment qu’on puisse l’introduire dans les ordinateurs en lui opposant la nécessité de “ saisir un problème dans son ensemble “. Il utilise pour cela une référence surprenante :

“Polya […] est parfaitement conscient du rôle irremplaçable joué par l’intuition dans la résolution de problème. Dans son texte célèbre How to solve it, Polya distingue deux phases dans le cours du processus heuristique : “En premier lieu, nous devons saisir le problème dans son ensemble. Il nous faut voir clairement quelles sont les données, les conditions imposées, de quel ordre est l’inconnue à rechercher. En second lieu, nous devons établir un plan d’action et relier les données à l’inconnue recherchée”. “ [NOTE 66] (Dreyfus, p. 71).

Cette apologie de l’intuition ne correspond à rien d’autre qu’un contresens qui laisse songeur sur les capacités d’interprétation. Polya propose bien une méthode de résolution de problèmes, comme son titre, How to Solve it, l’indique. Même sans être informaticien, on peut percevoir l’erreur, en faisant un effort de concentration contre les effets rhétoriques. En effet, Polya décompose bien les différentes opérations de spécification (données, contraintes, inconnues) qui constituent donc ce que Dreyfus appelle l’intuition. La confusion repose évidemment sur l’accroche (“saisir le problème dans son ensemble”) qui satisfait le prêchi-prêcha holiste.

Cette approche méthodique est précisément substituable à l’intuition qui caractérise simplement les situations où la méthode n’est pas explicite (ou est devenue un automatisme). Mais les apprentissages les plus simples, pour ne pas être explicitement formalisés, n’en sont pas pour autant ineffables. Car même les artistes — intuitifs de référence des philosophes — sont bien plus pragmatiques. Pamela McCorduck signale très justement cette particularité. Elle note aussi que les praticiens des formalismes que sont les mathématiciens partagent cette croyance intuitionniste :

“It took me a long time to understand that professional artists are not superstitious about creativity  they’re very concerned with it, and most of the artists I’ve talked to don’t think much of the theory of talent, and they admit they learn things by looking at other people’s work and thinking about it and asking them how you do things and so forth. Mathematicians don’t. Mathematicians never talk about how they think about mathematics, and they worship their creativity as a God-given gift. They are hypocritical about teaching students because on the whole they believe that you can’t teach students to be mathematicians — some of them have it or they don’t.” (McCorduck, Machines who Think, p. 174).

L’inversion est contre nature en apparence, mais bien dans la tradition philosophique néoplatonicienne propre à certains mathématiciens. Mais ce qui justifierait les spéculations phénoménologiques se trouve contredit par l’observation de ceux qu’elle vise au premier chef dans les deux camps.

Conception de systèmes d’information

De plus, la résistance philosophique à toute méthode se fait des illusions. Car les problèmes que pose l’absence de méthode ont été observés dans le cadre de l’informatisation elle-même. Le résultat de la première approche plus intuitive était effectivement catastrophique quand les programmes ont commencé à comprendre plusieurs millions de lignes de code. Voilà d’ailleurs une des origines — réelle et technique — des reproches adressés à l’informatique : “Les décisions sont prises à l’aide, et quelquefois entièrement par des ordinateurs dont personne ne connaît ni ne comprend plus le programme.” (Weizenbaum, p. 155). Ils ne sont devenus mythiques que par confusion des fonctions de la machine avec la responsabilité humaine. Weizenbaum a raison de rappeler les difficultés que génèrent les programmes trop compliqués, spécialement dans la première phase de l’informatique, où la programmation était peu méthodique.

Mais peu à peu, des méthodes ont été développées, à partir des difficultés rencontrées, de l’expérience accumulée, et du travail de certains pionniers. Ainsi, le génie logiciel montre bien l’émergence d’une méthode à partir de la pratique des informaticiens, ce qui constitue une réfutation de la thèse théoricienne de Weizenbaum. C’est aussi l’application aux programmes informatiques de la science des organisations. Dans les deux cas (informatique et bureaucratique), les travaux et la spécialité décriée d’Herbert Simon trouvent une justification. D’ailleurs, les erreurs ou les tâtonnements ne condamnent pas les disciplines qui débutent, car ils permettent de trouver des solutions nouvelles. On peut donc dire que l’absence de méthode des hackers est largement résolue aujourd’hui. Ce qui s’oppose à une utilisation psychologisée, et culpabilisante, de cette critique, où le programmeur en question est considéré comme un fanatique (Weizenbaum, p. 79).

On pourrait aussi, plus généreusement, considérer que cette passion est valorisante, comme ce serait le cas dans d’autres pratiques professionnelles. Il est même possible de considérer les obsessionnels comme les victimes (et non les coupables), de cette absence de méthode [NOTE 67]. D’autant que les très gros programmes concernaient aussi des situations nouvelles, souvent sans équivalent antérieur. Mais il semble encore que la condamnation de l’instrument contamine celui qui l’utilise. Pour ceux que la passion égare effectivement, on pourrait aussi considérer que c’est la réponse compulsive qu’un professionnel consciencieux applique quand il est noyé devant une difficulté insurmontable.

Communication, représentation, et analyse informatique

Un des intérêts des méthodes de développement du logiciel est précisément de permettre la communication des différentes spécialités au sein d’un projet, ou avec les utilisateurs (de l’entreprise le plus souvent). Car le développement d’un projet complexe sur une période assez longue, avec de nombreux participants (éventuellement remplacés en cours de route), suppose un langage commun et une certaine stabilité terminologique, pour permettre la maintenance et les modifications ultérieures. Dans la recherche, en sciences humaines surtout, on constate également les problèmes que pose une mauvaise communication, et plus généralement la difficulté du travail sur de gros projets à long terme.

Dans le cadre de ces méthodes, la représentation de l’entreprise ou de l’organisation est fondée sur l’analyse systémique qui identifie traditionnellement un système et son environnement  des entrées et des sorties pour qualifier les échanges entre les deux  un système opérant, un système d’information, et un système de pilotage pour respectivement transformer, analyser, ou définir une politique, à l’intérieur de l’organisation. Le schéma directeur que définit le système de pilotage contrôle le projet d’informatisation dans le cadre d’une gestion à court, moyen et long terme. On peut également noter que l’organisation existante doit être analysée en terme de moyen pour satisfaire un but que le système de pilotage doit définir. Ne pas confondre moyens et fins, distinguer stratégie et tactique, peut correspondre à l’analyse des postulats. La situation de repérage des erreurs, la critique, toute perception de crise, peuvent aussi identifier l’étape de construction du schéma directeur, au lieu de les utiliser de façon polémique. Ce qui est ici un système d’information correspond à ce que l’entreprise connaît d’elle-même. L’insatisfaction peut concerner tous les postes du système d’information : Malaise des acteurs, résultats insuffisants, orientation nouvelle, qui caractérisent la nécessité de l’adaptation du système à l’environnement.

Concrètement, l’expérience dans le domaine de l’informatisation ont permis de distinguer des étapes régulières. Ce déroulement dans le temps à été appelé cycle de vie du logiciel. Un intérêt de cette approche est de considérer une limite dans l’espace et dans le temps d’un projet. Notons en passant que cela peut constituer une réponse à la prétention intemporelle et éternelle de la recherche pure. L’absence de limite en la matière, accompagnée de l’inévitable “toujours plus de crédits”, pouvant signifier évidemment une rente de situation, sans contrôle par les résultats.

De plus, les méthodes permettent une représentation dynamique du système d’information en distinguant le modèle présent du modèle futur. Cette perspective gagnerait à se diffuser dans les réflexions épistémologiques des philosophes. Car les représentations actuelles de la science visent à disqualifier le modèle présent sous le prétexte qu’il existe un modèle futur. Cette hérésie à prétention épistémologique déborde même dans la recherche, au point de devenir une péroraison introductive ou conclusive obligée, rituelle. Le but en est sans doute la justification des programmes engagés ou prévus. Mais le scepticisme qui en découle et qui s’incarne dans les tendances anti-scientistes ne peut qu’avoir pour conséquence la diminution du crédit de la science, donc des crédits de la recherche.

L’intérêt épistémologique de l’approche systémique ou méthodique réside dans l’analyse du cycle de vie : schéma directeur, étude préalable, étude détaillée, réalisation, mise en œuvre, validation. Des méthodes de planification (comme la méthode PERT) ont été également mises au point. Elles permettent de prévoir l’ordonnancement optimal en temps, ou en ressources financières, matérielles et humaines. De telles méthodes ont permis de gagner du temps dans le programme Apollo par exemple. On peut préciser le cycle de vie en considérant ses moments forts :

L’étude de faisabilité. Cette étape permet de décider de l’opportunité d’une informatisation ou d’une mécanisation. On peut considérer généreusement que Dreyfus la réinvente quand il ironise sur la conquête spatiale de l’homme préhistorique (voir le paragraphe Extrapolations et premier pas). Ces méthodes de planification de projets montrent justement la différence qui existe entre extrapolations gratuites et prospective. Dans leurs bons jours, les philosophes affirment eux-mêmes la nécessité de cette anticipation, pour ne pas se lancer à l’aveuglette. Mais il est possible que leurs déconvenues issues de leur pratique personnelle intuitive soient à l’origine de leurs préventions, agrémentées d’arguments pseudo-méthodologiques.

Contrairement à la référence à Heidegger (Dreyfus, p. 356), le problème des buts implique bien de définir un cahier de charge. L’opposition du cadre humain et du cadre informatique ou robotique peut se résoudre par la redéfinition évolutive des besoins. Cette approche devrait être facilitée aujourd’hui par les méthodes actuelles de programmation (dites orientées objets) qui favorisent la réutilisation (des sous-programmes) et l’héritage de propriétés (une classe transmet ses caractères à ses membres). Ces techniques permettent de se libérer des tâches strictes de programmation, pour se polariser justement sur la réponse aux besoins.

L’étude d’opportunité a pour mission de décider de l’informatisation. Elle peut ainsi admettre de laisser tomber ce projet lunaire pendant quelques millénaires — projet maintenu d’ailleurs par les poètes. Traditionnellement, comme nous l’avons évoqué, la décision repose sur la possibilité de spécifications (de définir précisément les entrées et les sorties, et les traitements). Au début de l’informatique, il s’agissait d’automatiser les processus répétitifs, ou nécessitant des calculs longs et difficiles. L’IA correspond plutôt au traitement des questions mal spécifiables, parce que reposant sur des données floues ou des traitements non déterministes. De plus, il ne faut pas considérer comme identiques les problèmes qu’on rencontre dans l’informatique scientifique, qui comportent beaucoup de traitements et peu de données, et les problèmes de gestion, ou humains en général, qui comportent beaucoup de données, et moins de traitements complexes.

Progressivement, des moyens de spécification assistée ou de spécification automatique sont mis en œuvre dans les ateliers de génie logiciel. Ces programmes aident à la formalisation d’un problème (généralement de gestion). Il est intéressant de bien noter que cette automatisation concerne ici les travaux jugés intellectuels auparavant. Les résistances de la part des intellectuels sont donc simplement équivalentes à celles contre la mécanisation du travail manuel. Il suffit alors de puiser dans l’argumentaire corporatiste pour les productions artisanales. Certes, le risque de déséquilibre de la structure socioprofessionnelle, et du chômage ne sont pas indifférents, et sont enregistrés avec le surcodage habituel :

“Prise dans un sens péjoratif, l’“informatisation” nous submerge de machines sans prendre en considération les structures conversationnelles qu’elles engendrent (et celles que par conséquent, elles éliminent).” (Winograd & Flores, pp. 261-262).

On suppose que dans le jargon des technocrates heideggeriens de gauche cela signifie que l’informatisation supprime des emplois ! Mais la résistance à l’automation chez ceux qui automatisèrent les autres métiers se situe aussi dans la perspective du maintien de privilèges, coté producteurs, d’autant que les métiers intellectuels sont ceux de l’élite. Car si on note les effets globaux (c’est bien le moins à exiger des holistes), la révolution industrielle a surtout eu pour conséquence d’augmenter le niveau de vie, par l’accès aux produits manufacturés, coté consommateurs. Il est donc envisageable qu’il en soit de même pour les services intellectuels, comme c’est déjà le cas pour les services marchands (voyages, services bancaires, etc.).

Les méthodes d’informatisation précisent ainsi qu’à court terme, on doit partir de l’analyse de l’existant. L’analyse de l’existant correspond à l’empirisme, sous réserve de codification. On peut admettre l’introspection des philosophes, comme point de départ. Mais pourquoi se priver de l’observation et de l’enquête sociologique sur les organisations. Ce principe général vise à distinguer un état présent et un état futur, de décider de la transformation ou l’adaptation d’un système jugé défectueux ou obsolète. La modification d’une organisation dans une perspective à court terme comporte généralement peu de risques. Mais bien sûr, elle est souvent jugée peu innovante, et peut se révéler catastrophique à moyen ou long terme. Il peut en résulter un certain immobilisme. On connaît la célèbre plaisanterie : “La nouvelle préfecture sera construite avec les pierres de l’ancienne, qui restera en service tant que la nouvelle ne sera pas achevée. “ Mais l’alternative créative est aussi : “Du passé faisons table rase !” sur le modèle utopique des philosophes et de certains artistes, dont on connaît aussi les biais et les conséquences.

A long terme, on peut se permettre une liberté théorique plus grande — quoique Keynes nous ait prévenu qu’à long terme, nous serions tous morts. Mais les risques à court terme sont souvent considérables. C’est tout le problème de la recherche dite pure. Dans le cadre des projets et des méthodes, les perspectives à long terme sont le plus souvent à l’origine de gaspillage énorme de ressources, de dépassements de budget, voire de simples escroqueries. Le pari sur les nouvelles technologies est presque toujours risqué, d’autant qu’elles évoluent souvent entre le début et la fin du projet. Plus souvent, une anticipation irréaliste est la cause fréquente de l’échec : il n’est jamais bon d’essuyer les plâtres, et d’être en avance sur le marché [NOTE 68]. Encore que certains bluffs puissent réussir à décourager la concurrence, comme ce fut le cas pour les investissements de l’administration Reagan dans la guerre des étoiles, qui ont provoqué la fin de l’Union Soviétique, et comme c’est fréquent dans le domaine informatique. Il ne faut pas négliger non plus le facteur humain. Car notoirement, la planification d’une nouvelle structure imposée de l’extérieur a toujours causé une grande résistance de la part des participants. C’est ce que Michel Crozier a pu étudier dans son livre La société bloquée. Et il semble que cette résistance au changement en traînant les pieds soit le comportement privilégié dans les sociétés bureaucratiques.

Le moyen terme est évidemment un compromis pour limiter les risques des deux autres scénarios (sous réserve d’éviter de cumuler les inconvénients). L’insistance sur la distinction entre système existant et système futur peut ainsi être de bonne politique [NOTE 69]. C’est ce choix qui a été fait par des méthodes comme MERISE (son nom s’inspire du merisier, par référence à la greffe qui doit prendre pour le transformer en cerisier), la plus employée en France, au point qu’elle inspire largement la norme (AFNOR 67-101 d’août 1984) du domaine.

Le principe concret de l’analyse, préalable ou détaillée, consiste à distinguer différents niveaux : organisationnel (et informationnel éventuellement), conceptuel, et physique :

a) Le niveau organisationnel, ou logique, consiste à raisonner en terme d’événement, d’opération, de résultat, qui permettent de suivre le circuit des échanges d’objets ou d’informations dans l’entreprise. Le niveau informationnel concerne évidemment la matérialisation de messages à chaque étape. Un événement peut être externe, interne, temporel (par exemple une commande, une facture, une échéance), et déclenche une opération de traitement (saisie, calcul, etc.) qui produit obligatoirement un résultat. C’est ici qu’apparaissent les règles de gestion, qui définissent les conditions à réunir pour réaliser une opération, un calcul (ex. Montant TTC = HT + TVA)  ou les contraintes d’intégrité, qui expriment aussi les connaissances du monde (ex. Date de naissance  <= Date de décès). On exprime aussi cela sur des schémas qui matérialisent le circuit de l’information dans les différents postes de traitement. L’intérêt de ce niveau organisationnel est de représenter exactement l’activité. A ce niveau, le point essentiel est la localisation de l’opération dans le temps et dans l’espace. Comme le niveau organisationnel insiste sur l’action située, la phénoménologie pourrait y trouver son compte (ou être considérée comme faisant de l’organisationnel sans le savoir).

b) Le niveau conceptuel se manifeste explicitement par la suppression des lieux et du temps du schéma organisationnel précédent. Un des intérêts est ici la simplicité automatisable de l’opération (il suffit de ne pas représenter les différents postes de travail, et de regrouper certaines tâches en opérations plus globales). Il serait possible de considérer que la philosophie traditionnelle correspond précisément à l’analyse conceptuelle, qui enlève les temps et les lieux concrets du modèle. Nous pourrions admettre qu’un aspect de la phénoménologie correspond à une prise en compte des catégories des acteurs, ou du sens commun. Mais outre les prétentions ou les réminiscences législatrices, sa réintroduction de la temporalité et de la localité correspond à l’enquête sociologique et non philosophique.

Il est intéressant de noter que le niveau conceptuel correspond à un codage qui peut se formuler dans un langage proche du langage naturel. Cette normalisation permet ensuite de constituer directement la base de données, grâce au modèle entités-relations. Par exemple, avec l’analyse pour la constitution d’une base de données bibliographiques, on peut énoncer simplement la réalité : “un auteur écrit un livre” (ou “un livre est écrit par un auteur”) en définissant une relation “écrire” et deux entités “titre(s)” et “auteur(s)”. Les entités constituent directement des fichiers (des titres et des auteurs), et les relations des liens correspondant à des index (liants un titre à un auteur). On peut quantifier les relations par ce qu’on appelle des cardinalités pour rendre compte du fait qu’un livre peut posséder plusieurs auteurs, et qu’un auteur peut écrire plusieurs livres. L’intérêt du traitement informatique sur un fichier manuel d’une bibliothèque traditionnelle est évident, car il permet la recherche multicritères. Il évite surtout de devoir répéter la même information sur plusieurs fichiers (par auteurs, par sujets, par titres, etc.). Une des règles de construction des bases de données est d’ailleurs qu’une information ne doit être enregistrée qu’une seule fois.

c) Le niveau physique permet enfin de caractériser les moyens matériels de l’organisation ou de l’informatisation. C’est à ce niveau seulement que sont réalisés les programmes. Les niveaux précédents utilisent un métalangage général (celui d’une méthode particulière), ou des schémas graphiques, qui restent proche du langage naturel (et qui peuvent s’en rapprocher toujours davantage). L’intérêt de la programmation moderne est ainsi de pouvoir se concentrer sur l’analyse du problème, si possible dans les termes de l’utilisateur. En fin d’analyse, la traduction en langage intermédiaire et en langage machine devient automatique. Aujourd’hui, on peut définir (et bien sûr utiliser) une base de données sans connaître la programmation de l’ordinateur lui-même.

Ces méthodes d’analyse d’une situation réelle, d’une activité professionnelle, peuvent paraître lourdes (technocratiques ou bureaucratiques), contre la spontanéité ou l’expérience implicite. Mais on peut considérer qu’elles enregistrent et formalisent le déroulement optimal de toute étude, ou qu’elles fournissent une explication corrective des projets bâclés. Plus simplement, elles constituent un guide pour faire face à une tâche complexe, et une sécurité pour une entreprise coûteuse ou dangereuse. Elles permettent  de répondre à la solitude du débutant — solitude qu’on rencontre aussi dans l’enquête judiciaire, avec les conséquences qu’on imagine :

“L’enquêteur débutant, est abondamment documenté sur les contours et les limites que la loi, soucieuse de protection des libertés individuelles, impose à son action. Mais à l’intérieur de ce cadre, il est, paradoxalement, livré à lui-même pour fonder sa recherche et fonder sa démonstration. Ses instructeurs, ses chefs hiérarchiques, les magistrats eux-mêmes lui témoignent à cet égard une confiance certes flatteuse mais un peu inquiétante, en ce qu’elle frise parfois le désintérêt.” (Préface de Claude Briançon, in Paul Ravier, et Jean Montreuil, L’enquête de police judiciaire, p. 2).

L’enquêteur qui connaît donc les règles proscriptrices (négatives) qu’évoque Dreyfus peut bénéficier de règles prescriptrices (positives) d’une méthode [NOTE 70]. Le livre de Ravier et Montreuil permet de comprendre en quoi la démarche de l’enquêteur peut être guidée par une méthode semblable à celle de l’informatisation d’une entreprise. Rien ne peut permettre d’affirmer qu’on puisse se passer d’une aide pour s’orienter. Ces méthodes sont précisément fondées sur l’écoute des agents ou du public, par changement des habitudes technocratiques, et sont applicables à la représentation d’un problème particulier ou général.

Généralisation

Toute informatisation d’une entreprise correspond bien à la mécanisation de son système d’information ou de celui d’une de ses divisions. Ces méthodes caractérisent justement la capacité de formalisation du micro-monde d’une activité humaine, comme un service de comptabilité, la gestion d’une bibliothèque, etc. Cette spécialisation correspond à la réalité professionnelle quotidienne de la majorité des individus. Et le fait que cette compétence méthodologique soit isolable la constitue aussi en spécialité professionnelle, déjà organisée en tant que telle dans les bureaux des méthodes. Le meilleur exemple, avant la lettre, du recueil d’expertise cher aux systèmes experts, est celui des travaux de Taylor. Engagé comme ouvrier dans une entreprise, il s’était livré à une enquête dans les ateliers qui étaient alors une simple réunion d’artisans. Son travail consista spécialement à mesurer les trajets et les temps de circulation des matières et des hommes, et à formaliser les tours de mains. Il avait pu définir ainsi ce qu’il appela l’Organisation Scientifique du Travail (OST), qui produisit le travail à la chaîne. Les effets négatifs de cette solution ont souvent masqué les effets positifs d’augmentation de la productivité [NOTE 71].

Les systèmes experts (SE) sont une des applications de l’IA qui accentuent cette possibilité de formalisation en langage quasi naturel. La problématique même de constitution d’un système expert se caractérise précisément par la formalisation du système d’information que constitue une expertise humaine. On peut reconnaître les mêmes éléments sous d’autres appellations :

  • La première étape est le recueil d’expertise, en faisant parler l’expert. Le cogniticien (spécialiste des systèmes experts) procède sur le modèle maïeutique, méthode de Socrate (le philosophe — discrédité par la SNCF) qui fait expliciter ce qui est implicite dans la pratique professionnelle quotidienne.

  • La représentation des connaissances a lieu dans des termes propres à l’expertise concernée, ce qui garantit la communication et le contrôle.

  • Le système expert lui-même fonctionne en terme de déduction et résolution automatique (cf. GPS).

  • Pour contrer l’explosion combinatoire des règles, un SE possède des méta-règles, permettant la mobilisation des connaissances dans un ordre particulier par exemple.

  • La réalisation d’un SE doit permettre de contrôler la cohérence de l’information qu’il contient. Ce qui correspond à la structuration de la base de connaissances et au respect des contraintes d’intégrités pour la mise à jour.

  • L’apprentissage automatique, éventuellement par induction, ou plus simplement par demande de précisions, permet une sorte de maintenance automatique ou permanente.

  • Le SE peut posséder éventuellement une interface utilisateur en langue (quasi) naturelle. Ce qui permet une certaine tolérance d’ambiguïtés.

  • Auquel on peut ajouter la spécificité des SE, sa capacité d’explication des inférences, qui décompose le raisonnement pour justifier auprès des utilisateurs les conclusions auxquelles il est parvenu.

La pratique de recueil de l’expérience concrétise, chez les gestionnaires, les informaticiens, ou les cogniticiens pour les systèmes experts, ce qui caractérise la spécialité des sociologues ou des ethnologues. L’informatisation des systèmes d’information constitue donc une formalisation de fait de ces disciplines des sciences sociales. D’ailleurs, certains spécialistes en sciences sociales travaillent explicitement à ces questions. Puisqu’il s’agit de récupérer les expertises, il serait évidemment absurde de ne pas commencer par utiliser celle dont la spécialité était justement ce recueil. Et cela explique aussi l’intérêt des sciences humaines pour l’informatique, dès l’origine. Certes, il s’agissait alors souvent de simple traitement de données statistiques, ce qui pouvait apparaître limitatif ou frustrant sur des questions d’interprétations de phénomènes plus globaux. Mais nous assistons précisément aujourd’hui à la possibilité d’extension de ces capacités de traitement des données à des valeurs sémantiques.

Traditionnellement en informatique, la constitution de réseaux sémantiques, ou de modèles systémiques, caractérise le travail nécessaire pour constituer des bases de données. L’IA est de ce point de vue une généralisation de la problématique, qui considère un texte en langage naturel (oral ou écrit) sur le principe des bases de connaissances. Comme l’a montré Umberto Eco, dans La recherche de la langue parfaite, le problème des philosophes a toujours concerné la structuration des concepts. Le fait que la phénoménologie ait baissé les bras ne la disqualifie qu’elle seule. Les informaticiens ont, bien évidemment, rencontré ces problèmes puisqu’ils sont universels. Comme le faisaient remarquer les élèves de Dreyfus au MIT, ces questions étaient traitées dans leurs cours d’informatique [NOTE 72]. Elles ont été résolues dans la mise en place des systèmes d’information, qui se matérialisent toujours, en fin de compte, par une base de données. Précisément, cette structuration de l’information est passée par les stades décrits par Eco. Les bases de données hiérarchiques organisent la connaissance en structures d’arbres, de classes et d’éléments. Mais cela pose des problèmes de réorganisation ou de doublons. Les bases de données réseau permettent l’existence de liens nombreux et multiples entre les données. Mais leur maintenance se révèle également difficile, spécialement en cas de suppression de relations. Les bases de données relationnelles constituent alors une solution plus souple en organisant les concepts sur le modèle entité-relation, où un nombre quelconque de propriétés définissent une notion (avec la possibilité d’en rajouter à tout moment).

A travers la reconnaissance conceptuelle de ces étapes, on peut conclure que ces méthodes de génie logiciel constituent, littéralement, la contribution de l’informatique (de gestion) aux sciences humaines. Car elles enregistrent la partie formalisable, et partiellement automatisable, de l’expérience humaine. L’application à la gestion n’est que le début et surtout le débouché naturel des sciences humaines. En effet, contrairement au schéma anti-mercantile de la tradition chrétienne, les relations marchandes constituent le moyen conscient (phénoménologique) de la quantification sociale [NOTE 73]. Le plus souvent, ce qu’on reproche à ces pratiques mercantiles repose plutôt sur les manques des acteurs en matière comptable. Et justement, l’informatique de gestion, grâce à la micro-informatique, permet la généralisation des méthodes comptables sophistiquées aux petites unités économiques, voire même aux comptes personnels. L’absence de formalisation est donc analysable rétroactivement comme une simple question de coûts de diffusion ou de formation.



Notes

[NOTE 56] Contrairement aux conceptions des anthropologues relativistes, les fameux don ou potlatch ne sont que des formes culturelles, quantifiables, de l’échange ! Il n’est d’ailleurs que trop évident que chaque culture se livre à une comptabilité. La valeur symbolique de l’échange est toute rhétorique dans la mesure où les dettes sont effectivement mesurées en services équivalents (ou comptabilisées au sens propre). La contradiction est présente sur l’autre terme de l’opposition, puisque la possession d’argent possède des effets tout aussi symboliques en occident !

[NOTE 57] Dans son livre Enquêtes et analyse de données, Jean Moscarola incarne (pp. 18-23) les différentes approches qu’il distingue (“rationnelles, informatives, intuitives, boîte à outil, essais et erreurs”) dans des personnages de fiction (respectivement Hercule Poirot, Sherlock Holmes, le commissaire Maigret, l’inspecteur Colombo, Rambo). Il restitue au passage la fonction réelle des métaphores fictionnelles, et accessoirement l’ambiance culturelle qui les produit. Il effectue le travail de reconnaissance de ces fonctions là où elles sont, et surtout où elles sont significatives par leur audience. Il faut également noter que les œuvres considérées, bien que souvent dénigrées par les intellectuels (ou ceux qui se croient tels), constituent effectivement des paradigmes.

[NOTE 58] Neisser, Cognitive Psychology, p. 3.

[NOTE 59] Inversement, les lois de la physique ne font que formaliser des phénomènes réels qui existaient avant : les pommes tombaient avant Newton.

[NOTE 60] De même, contrairement à certains discours épistémologiques, la perception du monde ne change pas quand apparaît une connaissance nouvelle. Le soleil est toujours perçu en mouvement malgré Copernic. Ce qui explique les résistances n’est pas un paradigme ancien qui nous programmerait en quelque sorte, malgré certaines lectures théoricistes de Kuhn, mais bien la perception la plus banalement empirique.

[NOTE 61] On imagine la règle de traiter les gens inégalement, selon leur race, leur sexe, leur religion, ou toute autre caractéristique, qu’il faudrait introduire dans un programme pour obtenir le même résultat que dans la réalité des “conversations dans le contexte humain”, chères à nos deux auteurs.

[NOTE 62] Notons que quelque chose comme le Printemps de Pékin (1989) semble reposer sur un malentendu de ce genre en cela qu’après tout, le jeunes manifestant demandaient seulement une démocratisation qui était en route. Ils auraient sans doute mieux fait de soutenir le gouvernement plutôt que le combattre. Et les médias occidentaux,  ayant jeté de l’huile sur  le feu, peuvent être considérés comme responsables d’une amplification imprudente dans le meilleur cas, et comme complices d’un complot conservateur dans le pire. Une meilleure communication n’est pas équivalente aux médias actuels, malheureusement.

[NOTE 63] C’est aussi une spécialité du préfacier du livre de Winograd et Flores, Lucien SFEZ : “ Ils sont primaires tous ces idéologues, administrateurs, politiques ou pseudo-intellectuels, qui s’engagent derrière ces drapeaux successifs, en forme de modes.” (p. 10) qui prend sans doute son cas pour une généralité.

[NOTE 64] Les personnages sont nommés par leur rôle chez cet auteur.

[NOTE 65] Les enfants ou les jeunes manifestent également ce soucis de signaler les contradictions qu’ils perçoivent, ce qui identifie également leur assimilation des règles à celle de la constitution d’un système d’information. Inversement, les adultes qui acceptent ces contradictions peuvent être considérés comme des systèmes saturés, qui bloquent/abandonnent devant la tâche de compréhension du monde. (Notons également que l’auteur de cette faute n’a sans doute pas été sanctionné. Ce qui assimile l’incohérence formelle à l’injustice, dans la tradition philosophique du XVIIIe siècle).

[NOTE 66] George Miller, Eugene Galanter et Karl H. Pribam, Plans and the Structure of Behavior (New York; Holt, Rinehart and Winston, 1960), p. 179, 180.

[NOTE 67] Remarquons que le fanatisme caractérise tout autant la littérature ou les arts, soutenus par leurs discours apologétiques.

[NOTE 68] Largement diffusé dans les année 1990, le Compact Disk (ou le CD-ROM) est ainsi la version audio (ou informatique) du disque optique vidéo sorti par Philips plus de vingt ans auparavant. L’échec commercial du lancement initial pour le cinéma est sans doute dû à la tentative de lancement sur le seul marché américain. L’enregistrement des cassettes magnétique à sans doute changé les habitudes de consommation.

[NOTE 69] On a pu observer un bon contre-exemple d’application de ces méthodes d’informatisation dans le cas du programme SOCRATE, définit pour gérer les billets de la SNCF. Même si la mise en place d’un système informatique est toujours problématique, il est probable que l’erreur était bien antérieure, quand on a choisi d’utiliser un programme de gestion de trafic aérien, qui utilise des codes ésotériques pour désigner les trains. Il était pourtant simple d’utiliser la gare de départ et celle d’arrivée, pour rester proche du langage des voyageurs, et de l’ancien système d’ailleurs. D’autant que même dans l’aviation, ces codes sont en fin de compte un archaïsme datant de l’époque où les ordinateurs étaient peu répandus et de faible capacité. Il aurait été préférable, au moment de l’étude préalable, d’écouter les usagers avant que les problèmes n’apparaissent. Cela correspond bien aussi aux mauvaises habitudes régnant dans les administrations, et dans certains services privés fonctionnant bureaucratiquement, où les employés ne s’estiment pas soumis aux clients (judicieusement nommés assujettis en France), tout en se gargarisant du terme service public. Pour ne pas être injuste, comme dans le cas des programmeurs fous, on peut en incriminer bien plus le manque de méthode que la mauvaise volonté.

[NOTE 70] Le thème de l’opposition de l’intuition du flic de base, contre le technocrate, froid et ignorant des réalités de la rue, est devenu un poncif dans le film policier. La solution généralement proposée est celle du règlement de compte personnel, contre l’inefficacité d’une justice trop procédurale.

[NOTE 71] Contre les propositions de Taylor, l’idée de maintien d’un société de castes apparut cependant dès l’origine par le refus de la direction de payer les ouvriers au rendement, celui-ci ayant augmenté. L’idéologie chrétienne de la frugalité s’accordait bien avec l’intérêt patronal. On en trouve des résidus dans la critique gauchiste contre la société de consommation, permise par l’industrie, selon le modèle du fordisme.

[NOTE 72] Il est effectivement possible qu’ils n’aient pas été capable à l’époque de le lui démontrer ou de le convaincre. Soit parce qu’ils n’étaient pas encore assez bien formés ou que cette résolution n’aient elle-même pas été assez avancée. Soit plus simplement parce que les étudiants ne peuvent pas réellement contredire un professeur, qui possède toujours des trucs pour se tirer d’affaire, à commencer par la certitude d’avoir raison.

[NOTE 73] Ne pas penser le commerce est un archaïsme chrétien présent dans la philosophie occidentale. Du fait de leur statut social dans une société de quasi-castes, où l’argent et ses manipulateurs étaient impurs, les juifs ont été les victimes de ce manque conceptuel de la part des idéologies de gauche ou de droite.




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